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mardi février 20, 2018
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Quand, le 16 janvier 2018, le Pasteur Ekofo part d'un verset biblique pour développer un sermon d'une rare sagesse et d'une grande intelligence, je regarde l'assemblée à laquelle il s'adresse et j'ai un pressentiment qu'il va avoir des ennuis. Pourquoi ? Il reconduit le discours ''subversif'' de Lumumba. Il en reconduit une bonne partie en rappelant à son auditoire que la terre du Congo-Kinshasa, Dieu l'a confiée aux filles et aux fils de ce pays ; avec toute sa prospérité. Et qu'il leur appartient de la transmettre aux générations futures ''riche'' et ''prospère''.

Ekofo, comme Lumumba, touche une question politique essentielle : la terre. Elle est une mère orientatrice. Elle est enracinement et premier lieu d'identification. Elle est nourricière et alliance avec les aïeux et l'Autre. Emancipée du colonialisme et de l'impérialisme, Lumumba souhaitait qu'elle soit un havre de paix de justice et de liberté ; mais aussi un lieu ouvert à l'amitié avec d'autres peuples et non ''une possession'' des gouvernements d'outre-mer. D'où son appel à une bonne compréhension de son propos.

A Ibadan, le 22 mars 1959, avant d'aborder la question de la terre, Lumumba dit ceci : ''Notre seule détermination – et nous voudrions que l'on nous comprenne bien- est d'extirper le colonialisme et l'impérialisme en Afrique. Nous avons longtemps souffert et nous voulons respirer aujourd'hui l'air de la liberté.'' Et il ajoute tout de suite après : ''Le Créateur nous a donné cette portion de la terre qu'est le continent africain ; elle nous appartient et nous en sommes les seuls maîtres. C'est notre droit de faire de ce continent un continent de la justice, du droit et de la paix.'' Retenons ceci : ''Nous en sommes les seuls maîtres'' ; ''c'est notre droit de faire de ce continent un continent de la justice, du droit et de la paix.''

Quand Ekofo reconduit une bonne partie de ce discours (sans citer Lumumba), il est en face de ''nos maîtres provisoires'' et de leurs ''vassaux''. Il fait comme s'il leur rappelait qu'ils sont ''provisoires'' tout en sollicitant ''leur aide''. Lumumba l'avait déjà fait quand il disait ceci à Ibadan le 22 mars 1959: ''Nous tendons une main fraternelle à l'Occident. Qu'il nous donne aujourd'hui la preuve du principe de l'égalité et de l'amitié des races que ses fils nous ont toujours enseigné sur les bancs de l'école, principe inscrit en grands caractères dans la Déclaration universelle des droits de l'homme.''

Demander à ''nos maîtres provisoires'' qu'ils se convertissent en ''frères et amis'' et à leurs ''vassaux'' une égalité devant la loi, c'est leur demander la lune. Pourquoi ? ''Nos maîtres provisoires'' reconvertis en ''vassaux de la haute finance et de nouveaux cercles de pouvoir'' tiennent à soumettre les populations africaines et congolaises avec l'aide de ''leurs vassaux-crapules''.

Ekofo a donc commis, à l'instar de Lumumba, un crime de lèse-vassaux-de-la-haute-finance et des vassaux-crapules du Sud. Il mérite la mort ou l'exil. Vivant au pays de Lumumba, il pourrait contaminer les masses populaires et provoquer l'insurrection des consciences précédant leur devenir actrices de leur propre destinée. Ekofo suscite la peur chez ''les ex-maîtres provisoires'' et ''leurs vassaux-crapules''. Leur lobbying aidant, il peut être mis ''à l'abri''. (Les ascètes du provisoire congolais ou africains ne sont à l'abri nulle part. Ils peuvent être éliminés à tout moment.)

Alors voilà ! S'en prendre à ''ceux qui ont tué Lumumba'' ou réclamer la dent de notre héros national tout en emprisonnant les Lumumba d'aujourd'hui, en les tuant ou en les forçant à l'exil, c'est s'adonner à un jeu rhétorique menteur et ensorceleur pour les esprits et les cœurs non avertis, ignorants ou abrutis.

Ekofo exilé devient un symbole de la vérité persécutée. Face aux ''vassaux-crapules'' entretenant le chaos au Congo-Kinshasa pour le compte de ''nouveaux cercles de pouvoir'', les hommes et les femmes vrais sont et seront accusés de ''terrorisme''. Ils font peur. Et c'est le propre de la vérité : elle fait peur. Et ceux et celles qui la connaissent deviennent libres : mais aussi capables de la vertu de l'endurance dans l'impossible. Et ils lisent la mort comme un chemin ; comme un passage. Ils n'en ont plus peur. Pour cause. Ils se sont faits à l'idée que ceux qui ont peur de la mort passent leur vie sur terre comme des esclaves. Néanmoins, courageux, ils ne sont ni suicidaires, ni téméraires.

Ils savent que leur force est dans leur capacité de construire la durée de leur pensée et de leur action afin de devenir les sujets de l'émancipation politique de leur terre-mère.

Il faut comprendre l'inquiétude suscitée par les propos d' Ekofo en relisant l'histoire. Je rappelle que comprendre ne signifie pas justifier.

''Nos ex-maîtres provisoires'' sont racistes. Ils dénient à l'autre, aux autres du Sud, toute altérité et toute humanité. Ils ont pour eux beaucoup de mépris. Guidés par ''le dieu-argent'', par la cupidité et l'esprit de domination, ils affectionnent nouer des alliances avec ceux et celles qui, au Sud du monde ou ailleurs, acceptent de jouer le rôle des ''vassaux-crapules'' ayant des costumes et des cravates. Tenant à leurs privilèges matériels, ils ont pour maître un certain Machiavel. Ils ont peur de perdre leurs privilèges et leur place au cœur du monde.

Diminuer les populations du monde considérées comme ''inutiles'' et soutenir la guerre en tant qu'opération économique rentable, tel est l'horizon de leurs luttes et alliances. Ils ont peur qu'au cœur de l'Afrique surgissent des acteurs et des démiurges de leurs propres destinée. Jules Chomé en savait quelque chose quand il reproduisait ce texte de l'hebdomadaire ''La Relève'' : ''En fait notre politique répondait à la fois à un fond de lâcheté, l'obsession de la guerre d'Algérie, et à un calcul assez machiavélique. M. de Schrijver a octroyé l'indépendance tout de suite mais il n'a opéré aucune des réformes préconisées par M. Van Bilsen. La raison en est qu'il n'a jamais entendu accorder aux Congolais qu'une indépendance purement fictive et nominale. Les milieux financiers ont cru fermement, car nos milieux politiques ont surtout été naïfs (?), qu'il suffisait de donner à quelques Congolais des titres de ministres ou de parlementaires, des grands cordons, des autos de luxe, de gros traitements, des maisons somptueuses dans la cité européenne pour arrêter définitivement le mouvement d'émancipation qui menaçait leurs intérêts.'' (J. CHOME, L'ascension de Mobutu. Du sergent Joseph Désiré au général Sese Seko, Bruxelles, Edition Complexe, 1974, p. 24).

Les ''vassaux-crapules'' s'inscrivent dans cette logique esclavagiste et colonialiste au Congo-Kinshasa. Ils honorent Lumumba du bout des lèvres. Leurs cœurs et leurs esprits sont loin de l'idéologie lumumbiste. Ils évoquent Lumumba pour asseoir leur mensonge systémique.

Lire Ludo De Witte (L' ascension de Mobutu. Comment la Belgique et les USA ont installé une dictature, Bruxelles, Investi'Action, 2017) après Jules Chomé permet de comprendre combien il est dur de changer de paradigme politico-économique dans un pays où une bonne partie de ''la classe politique'' est une cliente perpétuelle des ambassades occidentales ; c'est-à-dire des ''fabriques des vassaux-crapules''.

Aura-t-elle, cette ''classe politique'', assez d'audace pour ''tenir un point'', pour convertir son ''impuissance idéologique'' en une pensée liée à la terre et aux actions visant sa protection, son ouverture responsable (et responsabilisante)aux autres ; saura-elle reconduire les discours de Lumumba et d'Ekofo pour politiser les masses loin des sirènes désorientatrices appelant à aller aux élections-pièges-à-cons, comme dirait Alain Badiou ?

Oui. Le Congo-Kinshasa est prioritairement confronté à la question de sa terre et de la protection de ses filles et fils vrais. Il serait souhaitable que se lève une autre classe politique, d'autres minorités organisées en conscience pour ameuter les masses populaires à l'Ekofo ou à la Lumumba en promouvant un leadership collectif. Et nos masses populaires devenues capables de demander aux ''politiciens'' de dire ce qu'ils veulent faire de leur terre et de leur matière grise aujourd'hui, demain et dans le futur, sauront mieux choisir leurs gouvernants de demain. Elles sauront éviter ''les vassaux-crapules'' et ''les rats''. C'est-à-dire ces ''politicards'' incapables de construire leur propre temporalité et toujours prêts à sauter d'un navire à un autre, quand approchent ''les élections-pièges-à-cons'', sans une pensée ou une idéologie à même de remettre en question le mensonge systémique sur lequel le pays est bâti, ni des actions émancipatrices nécessaires à ''la démocratie souveraine''. Les rats sautent d'un navire à un autre pour se disputer les titres, les maisons, les costumes et les cravates, les voitures, bref ''le pouvoir-os'', comme dirait Mufoncol Tshiyoyo. Ils sont des hommes et des femmes ''d'un instant''. Ils refusent de devenir les acteurs de la réappropriation historique de Congo de Lumumba.

Parler d'Ekofo, c'est tenir un discours symbolique. C'est faire allusion au Pasteur ; mais aussi aux autres Lumumba d'hier et d'aujourd'hui, emprisonnés, exilés ou tués. Ekofo, c'est aussi le Père Vincent Machozi. C'est Mgr Munzihiriwa ou Floribert Chebeya. Ekofo, c'est Mamadou Ndala.

 

Babanya Kabudi

Génération Lumumba 1961