Le Panafricanisme dans la chanson congolaise Par JEANNOT NE NZAU DIOP
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a place de la culture, au moins en Afrique et dans la longue durée, a toujours été, dans ses différentes manifestations et expressions, musique, littérature orale ou écrite, artisanats et arts, esthétique et œuvres créatrices, de contribuer aux idéaux collectifs, sans renier au contraire une fonction d’humour, de distraction, de jeu, de divertissement. Derrière le rire, souvent la critique acerbe, derrière la lascivité et la paillardise, une analyse sociologique et politique décapante, tels sont aussi les caractéristiques de la création africaine. On n’a guère les Johnny Hallyday chanter l’Unification européenne pourtant aboutie, les Africains ont eux chanté les Indépendances, l’Anticolonialisme, le Panafricanisme, aujourd’hui encore. Une vieille continuité qui les relient aux griots et chanteurs de l’époque des rois et souverains d’Afrique pharaonique, de Kongo, de Ghana ou de l’ère Mandingue.

Jeannot Ne Nzau Diop traduit pour le journal Le Potentiel dans le contexte kongolais cette permanence de l’engagement panafricain de l’artiste africain dans ses thématiques fortes.

 

 

 

En écoutant les oeuvres nationalistes de certains artistes-musiciens congolais, on comprend vite qu'ils furent des hommes qui croyaient à la paix et à l'unité africaine. On peut citer des oeuvres comme « Indépendance Cha Cha », « Angola siempre », oeuvres de Roger Izeidi Monkoy, « Table Ronde », « Toyokana tolimbisana na Congo », « Congo na ngai », « Matata masili na Congo », « Congo ya ba nkoko », « Tango Ekoki », « Hymne de l'indépendance », «Congo se ya biso », « MNC Uhuru », « Parlementaires ya Congo, toponi bino boyokana », « Nzela ya Addis-Abeba », « Modibo Keita » de Joseph Kabasele dit Grand Kallé, « Le bûcheron » (Aye Africa liberté) de Franklin Boukaka, « Congo avenir », « Congo nouveau, Afrique nouvelle », « Congo-Rwanda-Urundi », « Ah ! Congo », « Batu ya Congo », etc. oeuvres de Rochereau Pascal Tabu Ley, « Congo molili esili » de Essous Jean Serge, « Naweli boboto » de Vicky Longomba, etc., Ces oeuvres musicales ont marqué l'indépendance du Congo-Kinshasa, en juin 1960, du Congo-Brazzaville en août 1960 et aussi de la création de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA).

 

 

 

« Pont sur le Congo » fut une vision des artistes-musiciens et africanistes Joseph Kabasele et Franklin Boukaka au début des années 60. Pour eux, cet ouvrage architectural allait être construit dans les cataractes de Kinsuka, pour la traversée facile des deux rives des capitales les plus proches du monde. En réalité, ce pont faisait voir aussi la fraternité entre les deux peuples congolais, qui vivent dans les deux villes jumelles, qui sont Kinshasa et Brazzaville. Le chef-d'oeuvre de Franklin Boukaka « Pont sur le Congo » traduit l'unité de deux pays frères, le Congo-Kinshasa et le Congo-Brazzaville.

 

 

 

Grand Kallé de son côté aussi a chanté « Ebale ya Congo ezali lopango te, ezali se nzela ». Ceci pour traduire l'idée de construire cet ouvrage d'art sur le fleuve Congo, afin que les deux peuples frères puissent traverser sans problème. C'est ce qu'exprime le texte de cette chanson : « Ebale ya Congo ezali lopango te, ezali nde nzela/ mitema nioso bakaboli Congo, babosani Africa oyee ! Congolais, congolaise, lelo nde entente/ aya oh aya olele tobongisa mboka oyo Congo/ aya oh ! Aya olele bolingo ezangi na Congo/ aya oh ! Aya olele tokumisa bana mboka Congo/ aya oh ! Aya olele esengo mingi bandeko ezangi na kati ya

Congo

».

 

 

 

Selon ces artistes, l'initiative de construire un pont sur le fleuve Congo part de l'histoire de ce deux pays frères, qui sont relevés d'un même fond culturel.

La République

du Congo et

la République

démocratique du Congo ont en commun la langue nationale, le lingala. Ils ont les mêmes us et coutumes. « Pont sur le Congo » et « Ebale ya Congo ezali lopango te, ezali se nzela », traduisaient les sentiments fraternels et de destin commun qui animaient les congolais et d'autres africains.

 

 

 

 

 

L'Unité Africaine

 

 

 

Le plus grand succès de Franklin Boukaka, « Le Bûcheron », parlait de l'indépendance et de la liberté des peuples noirs. Sa phrase la plus chantée « Aye Africa e e Africa e oh ! Liberté (lipanda) » marquait la joie d'être libre, d'être indépendant, ne plus être sous la domination du colonisateur. Cette oeuvre monumentale fut à plusieurs reprises chantée par le chanteur et saxophoniste camerounais Manu Dibango dans les années 70, par la chanteuse ivoirienne Aicha Koné en 1980 et par le groupe rap Biso na biso de Passy en 1996.

 

 

 

Le panafricanisme et la création de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) ont poussé Grand Kallé à composer la chanson « Carrefour Addis-Abeba » en 1963. Grand Kallé et le peuple africain croyaient beaucoup en l'Oua, mais cette institution panafricaine n'aura pas été à la hauteur des aspirations du peuple noir et de ses pères fondateurs. En juillet

2001, l

'Oua a entamé son deuil parce qu'elle s'est illustrée comme un syndicat de chefs d'Etat plus soucieux de leur pouvoir que de l'unité africaine. En 38 ans, cette organisation fut souvent le théâtre des divisions du continent que de son unité.

 

 

 

 

 

Dirigeants sans convictions, corrompus et dictateurs

 

 

 

La foi en son pays, en son peuple, indispensable à tout engagement politique, manque souvent aux dirigeants africains d'aujourd'hui. Ils n'agissent pas en s'inscrivant dans la durée, avec une vision qui va au-delà du mandat électoral. Un manque cruel aux dirigeants politiques, et souvent aussi, à la plupart de leurs opposants. C'est ce qui fait la différence avec les pères de l'Indépendance africaine.

 

La propension est grande chez les politiques africains à utiliser les biens publics à des fins mercantiles et personnelles. Pour beaucoup, remporter une élection ou parvenir au pouvoir par d'autres moyens est perçu comme l'acquisition d'un fonds de commerce lucratif. Comme s'ils avaient subitement gagner au loto de quoi résoudre tous les problèmes de leur vie. L'occasion pour eux de se réaliser en peu de temps, ce que ne leur aurait pas permis une carrière professionnelle honnête. La manifestation de ce phénomène revient souvent à se croire propriétaire de l'Etat.

 

Pour eux, la dictature est considérée comme la garantie pour se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible. Ils souffrent difficilement la contestation, l'opposition, la liberté de la presse. Ils se nourrissent de la corruption, du clientélisme et de la répression systématique. Ils transforment le pays en une immense prison pour tout un peuple

 

 

 

 

 

Le réveil du continent africain

 

 

 

La magnifique complainte « Bolamuka Africa » (Réveille-toi Afrique) en français, est un hymne d'unité, de paix et d'espérance, dans lequel l'artiste panafricaniste engagé Sam Mangwana chante ceci : « Nous avons rejeté nos valeurs ancestrales. Nous avons perdu l'humanisme à cause de l'argent et des biens matériels venant de l'Occident ». Il a lancé un vibrant appel à la conscience de ses frères et soeurs noirs africains. « Bolamuka Africa » est une chanson qui illustre les maux qui rongent l'Afrique ces dernières années. Maux qui représentent ce qui bouleverse le continent. Les boursouflures des pouvoirs arbitraires, les répressions, les corruptions, les richesses des Etats détournées au profit des tierces personnes et placées dans des banques occidentales, les divisions, les mésententes, le tribalisme, l'ethnicité, etc.

 

La ballade « Londende » (brouillard en lingala), toujours oeuvre de l'artiste panafricaniste engagé Sam Mangwana dans l'album « No me digas no », sorti en 1995, évoque aussi les cicatrices dont l'Afrique doit définitivement se débarrasser. Dans le même album, il a encore chanté « Candonga », contrebandier en portugais, Mangwana déplore le fait que le peuple angolais manque de tout ( ) et affirme que ce dernier est fatigué de vivre de la contrebande. On se souviendra aussi de ses oeuvres comme « Minha Angola », « Patria Querida » et « Colon gentil », etc.

 

 

 

Ce sont des artistes noirs comme Sam Mangwana, Adou Elenga, Franklin Boukaka, Joseph Kabasele dit Grand Kallé Tabu Ley Rochereau, Myriam Makeba, Fela Anikulapo Kuti, François Lougah, Franco Luambo, Bob Marley, Alpha Blondy, Tiken Jah Fakoly, etc. qui ont compris leur rôle, dans le sens du combat des noirs et aussi dans cette étape de la révolution africaine que nous vivons en ce moment. C'est ce qui explique que la chanson et la littérature africaine soient des moyens de l'expression intime de l'homme africain au coeur de l'histoire.